Vers Trame
Sommaire
La voile gonflée, le mat oscillant dans la direction des étoiles, j’agrippai fermement la barre de la Belle Endormie qui glissait non sans mal sur les flots déchainés. La tempête faisait rage, les éclairs déchiraient le ciel et le tonnerre vrombissait sans relâche. Mon visage sans cesse cinglé par des gerbes d’eau belliqueuses, je m’évertuais à tenir bon, à rester imperturbable malgré les efforts et les douleurs que mon corps subissait. A chaque vague, mon bras droit se crispait davantage sur la barre, tous mes muscles se contractaient violemment. Tout mon corps était en train de lutter avec force et résistance contre des forces surnaturelles qui, sans état d’âme, m’avaient pris pour cible. Quant à ma volonté, elle espérait tenir encore un peu plus longtemps. C’est à ce moment que j’aperçus un écrin vert écarter les mers, des falaises acérées dessiner le pourtour d’une terre qui devenait ma seule chance de salut. Etait-ce un mirage, mon esprit me jouait t-il des tours ? Je savais que le désespoir et la fatigue extrême que j’éprouvais à ce moment pouvait altérer mon goût pour l’objectivité.
Alors que mon esprit commençait à s’égarer dans des pensées délirantes (stratosphériques), je fus vite rattrapé par la réalité : un bruit sourd vint perturber la musique fracassante des vagues. Je fus pétrifié quand je m’aperçus qu’un fin récif venait d’éventrer la coque de mon fier vaisseau, ce monocoque à l’allure de conquérant, d’apparence indestructible. Le mat commença à vaciller, puis se mit à décrire des cercles de plus en plus large au dessus de ma tête, avant de s’écraser lourdement sur la barre. Toute manoeuvre m’était désormais impossible, le système de guidage venait de voler en éclat.
Mon corps, dans un élan frénétique, se jeta dans l’insondable étendue d’eau qui chahutait quelques mètres plus bas ; mon esprit quant à lui, prit congé.
J’ouvris un oeil péniblement. Un goût salé dans la bouche, le visage immaculé de grains de sable, je gisais là, sur une plage inconnue et déserte. Rapidement je fus pris de contractions abdominales et toute l’eau que j’avais pu ingérer pendant ma traversée involontaire vint tâcher le tapis crème sur lequel je jonchais. Mes sensations se réveillèrent successivement, du sommet de la colonne vertébrale jusqu’à la pointe de mes orteils. Les douleurs et tensions envahirent progressivement mon corps, la peur et les doutes mon esprit. Où étais-je ? Comment allais-je regagner le continent ? \::Tout en prenant conscience progressivement de ce qui m’entourait, je sentis la douce chaleur zénithale m’envelopper affectueusement. En un instant elle estompa toutes les blessures qui me déchiraient et me plongea dans un océan de sérénité. A ma plus grande surprise, je me relevai sans mal...Que m’arrivait-il ? Devant moi s’ouvrait un passage, drapé de fins palmiers et de fleurs d’hibiscus écarlates. Celui-ci s’enroulait autour d’un majestueux bloc de granit rose, flamboyant, reflétant élégamment les rayons du soleil. Les couleurs me parurent brusquement plus vives qu’à l’ordinaire et chacune de leurs nuances prenait progressivement vie devant mes yeux grands ouverts. C’est alors que je remarquai la présence de papillons à peine visibles qui s’agitaient avec grâce autour des massifs fleuris. Le battement de leurs ailes opalines soufflait une brise rafraîchissante autour de moi, bienvenue sous des températures et une humidité tropicales.
Etais-je en train de rêver, avais-je simplement succombé à ma chute de la Belle Endormie ? Je n’en avais pas la moindre idée, mais la vision enchanteresse qui s’offrait à moi frisait le surréaliste. (J’étais rassuré, malgré les incertitudes, j’avais néanmoins conservé une forme de lucidité)
Je percevais à ce moment de plus en plus distinctement les notes d’une symphonie enivrante qui s’échappaient du sommet de l’île. Elles m’appelaient. Elles m’étaient destinées, j’en étais persuadé. Mon corps réagit instinctivement à cet appel : toutes mes cellules vibraient maintenant de concert pour faire écho à cette voix ensorcelante, provoquant chez moi une apaisante vague de chaleur parcourant tout mon être. Comme un automate, je me mis en marche.
Un pas après l’autre, le coeur et le corps toujours aussi légers, je continuais mon ascension vers l’inconnu, guidé par cette mélodie lancinante. La végétation émeraude s’ouvrit bientôt devant moi, laissant place à un dédale sans fin de marches massives en pierre, usées par l’éternité. A ce moment, tout en reprenant mon souffle, je fis volte face et admirai le panorama qui s’offrait devant moi. La nuit était tombée, le ciel était sans nuages, immaculé d’étoiles étincelantes. Une soupe de plancton bioluminescent avait remplacé la vaste étendue d’eau qui soulignait l’horizon. Aucune distinction ne se dessinait entre ciel et mer. Les deux dialoguaient à voix basse, dans une stimulante proximité. La tempête qui faisait rage alors que je me débattais sur la Belle Endormie avait laissé place à un tableau paisible qui m’emplissait de sérénité. Le coeur enjoué, la démarche prudente mais décidée, j’avançais maintenant vers le sommet, toujours l’oreille tendue vers ce chant mystérieux. C’est alors que j’aperçus dans sa direction un imposant belvédère cerclé de fines colonnes ivoires pointant vers la voute céleste, sur lesquelles reposait une large coupole azure. Le panorama que je percevais me plongeait à ce moment au beau milieu des îles Cyclades, dans un tableau de la Grèce antique. Je n’avais plus aucun repère, j’étais hors du temps et de l’espace. Plus aucune question ne me traversait, plus aucune résistance, j’étais à ce moment totalement nu face au néant.
Enfin j’arrivai au sommet du dédale interminable, à quelques mètres du belvédère. La douce musique avait à présent des airs de chant angélique. Plus je m’approchais, plus la silhouette de son interprète se dévoilait avec détails, prenant la forme d’une jeune femme aux cheveux longs couleur ébène et aux formes avantageuses, soigneusement drapée dans un voile blanc à demi transparent. Ah cette sirène ensorceleuse ! A sa vue je me sentis fébrile, les jambes chancelantes, une suée parcourant chaque centimètre de mon corps. Jamais je n’avais dévisagé pareille beauté, pareille grâce, pareille douceur. Sensible tout comme moi à ses charmes, le vent l’enveloppait avec bienveillance, faisant virevolter au contour de sa peau de subtils courants d’air. Je restai sur place sans bouger pendant un temps qui me parut durer plusieurs minutes, reprenant peu à peu mes esprits et un semblant de lucidité. Je m’avançai prudemment, d’un pas lent, pour me trouver maintenant à quelques pas de ses paupières closes, de ses mains finement dessinées, grandes ouvertes, reposant naturellement le long de ses hanches.
Mon regard restait fixé sur ses lèvres magnétiques qui, dans une danse rythmée, laissaient s’échapper son chant enjôleur. Je voulus que cet instant s’étire dans le temps et dure une éternité. Comment accepter qu’un tel moment de pure beauté puisse s’évanouir dans le néant du passé ? Plus je m’abandonnais à la paix que tous mes sens étaient en train de goûter, plus les contours de mon corps devenaient grossiers et vaporeux. Tout mon être sembla s’étendre jusqu’à ce que je ne parvienne plus à définir ce qui était moi et ce qui était extérieur à moi. Je me confondais dans la scène dont j’avais été spectateur quelques instants plus tôt. J’étais paix et beauté. Ou plutôt, la paix et la beauté étaient, creusant un sillon dans l’éternité du temps.
Notes :
La Belle Endormie s’était réveillée.